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Biblioteca #1 Le jour où la civilisation s’est effondrée

J’inaugure aujourd’hui une nouvelle catégorie d’articles qui traitera de mes lectures.

Pour débuter, je vous emmène en 1177 avant J.C.

A cette époque, l’écriture avait déjà été inventée depuis plus de 2000 ans. Les civilisations du Proche-Orient (Egypte, Mésopotamie, Anatolie, Levant) sont à leur apogée ainsi que les Minoens et la Grèce Mycénienne. Un monde globalisé s’est mis en place. Toutes ces civilisations échangent des produits, des hommes, du savoir.

En Egypte, nous sommes au temps de Ramsès III, dernier grand souverain du Nouvel Empire qui a connu avant lui, parmi bien d’autres, les règnes du grand Ramsès II, de Séthi Ier son père, de Toutânkhamon qu’on ne présente plus, d’Akhenaton l’hérétique, de Thoutmôsis IV le pharaon archéologue et d’Hatchepsout la puissante et glorieuse reine.

En Egypte, en 1177 avant J.C., beaucoup des grands monuments visités aujourd’hui par les touristes du monde entier sont déjà debout : les pyramides de la région du Caire, les tombeaux de la Vallée des Rois, les grands temples de Thèbes, Louxor, Deir el-Bahari ou encore Abou Simbel.

L’Egypte est à l’apogée de sa gloire. C’est un royaume de premier plan sur la scène internationale, regorgeant de richesses et de culture. Et ce n’est pas la seule.

Ville cananéenne de Lakish

En remontant le long de la côté méditerranéenne, au Levant, nous rencontrons d’abord les Cananéens. Aux alentours de 1200 avant J.C., sous domination du Nouvel Empire égyptien, cette riche civilisation urbaine tient l’une des premières places dans les échanges à longue distance grâce à ses ports florissants.

Plus au Nord, les Hittites dominent l’Anatolie centrale et disputent le Levant à l’Egypte. A l’Est, ce sont les Assyriens et les Babyloniens qui ont fait de leurs régions respectives les plaques tournantes d’un commerce au long cours dont la magnificence résonnera jusque dans la Bible. Sur l’île de Chypre, c’est l’abondance du cuivre (qui a donné son nom à l’île) qui enrichit les potentats locaux. En Crète, les Minoens ont élevé à Cnossos un palais si gigantesque et somptueux qu’il est devenu l’ancêtre du labyrinthe dans l’imaginaire collectif. Enfin, les Mycéniens en Grèce font la preuve de leur puissance grâce aux imposantes citadelles de Mycènes, Tyrinthe ou Pylos et leurs exploits à Troie, en Asie Mineure, sont restés célèbres par l’entremise d’Homère et de son Iliade.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur d’autres peuples de cette grande région de l’Est de la Méditerranée, mais ces quelques exemples suffisent à démontrer l’existence d’une civilisation antique brillante, à la pointe des dernières avancées technologiques et dont la lumière brille jusque dans des contrées aussi lointaines que la Chine grâce à la route de la Soie mise en place depuis des temps immémoriaux.

Pourtant, en l’espace de quelques années, il ne restera plus rien ou si peu de ces royaumes prospères et qui se pensaient indestructibles. Aux alentours de 1200 avant J.C., quelque chose se produit qui les met tous à bas et fait entrer cette région du monde dans un âge obscur où tout semble devoir être rebâti à partir de rien. Quel cataclysme a ainsi pu les anéantir ?

Peuples de la Mer

On a longtemps incriminé les Peuples de la Mer, mal connus, dont on ne sait pas trop d’où ils provenaient et dont on pensait qu’ils avaient envahi les régions du Proche-Orient et de l’Est de la Méditerranée autour de 1200 avant J.C., détruisant tout sur leur passage, sorte de préfiguration d’Attila le Hun.

Dans son ouvrage 1177 avant J.C., Le jour où la civilisation s’est effondrée, Eric H. Cline nous montre que la réalité a été bien plus complexe que cela. Le monde méditerranéen du Bronze récent, considéré comme un âge d’or de l’Histoire mondiale, ne s’est pas effondré en une seule année, comme le titre du livre pourrait nous le laisser croire, mais cette date de 1177 a été arbitrairement choisie comme étant celle de la fin de l’âge du Bronze au Proche-Orient, comme 476 de notre ère l’a été pour la fin de l’Empire romain d’Occident, simples repères temporels permettant aux chercheurs de borner leurs études.

La fin de ces civilisations a sans doute été due à un faisceau de catastrophes concomitantes : réchauffement climatique engendrant sécheresses et famines, soulèvements des peuples entraînant des guerres civiles meurtrières, des séismes, de gigantesques mouvements de populations fuyant leurs terres d’origine, des échanges internationaux ralentis et mis à mal par tout ce qui précède, il n’en fallait pas plus, mais pas moins non plus, pour mettre à bas l’une des périodes les plus brillantes de l’histoire de l’Humanité.

Des régions entières ont été désertées, des villes réduites à l’état de ruines et définitivement vidées de leurs habitants. Dans un monde globalisé, la chute d’un empire peut provoquer, par effet domino, la chute de tous les autres. Toutes les civilisations sont mortelles. Il suffit qu’un événement imprévisible se produise et les rouages parfaitement huilés commencent à se gripper, sans possibilité de retour en arrière. Ce qui pourrait passer pour anecdotique peut être à l’origine de destructions spectaculaires et d’un changement d’âge, sinon d’ère.

De cet effondrement sont nées de nouvelles civilisations, après quelques siècles de chaos et de reconstruction : Athènes puis Rome vont connaître leurs siècles de gloire avant de disparaître à leur tour.

Dans son livre aussi passionnant qu’érudit, Eric H. Cline, en plus de lever le voile sur les ombres du passé et de nous apporter quelques éclaircissements sur cette période mal connue de la fin de l’âge du Bronze, nous fait réfléchir sur notre monde actuel. Quand il l’a publié, en 2014, le monde sortait péniblement de l’éclatement de la bulle financière de 2008 dont il dit qu’elle aurait pu connaître les mêmes conséquences pour le monde moderne que les catastrophes survenues aux alentours de 1200 avant J.C. si les banques n’avaient pas été renflouées. Et la crise du coronavirus n’était pas encore venue se greffer sur cet « incident » monétaire…

Il se pourrait bien que notre époque soit, à l’image du Bronze récent, une période charnière. Changements climatiques, sécheresses et famines, soulèvements de populations, gigantesques séismes (et tsunamis), risques systémiques pour les échanges internationaux, populations désespérées fuyant leurs terres devenues inhabitables, et maintenant virus meurtrier, nous vivons déjà tout cela depuis une vingtaine d’années. L’actuelle crise sanitaire que notre espèce traverse sera-t-elle la goutte d’eau qui fera basculer notre monde dans un nouvel âge ? Quelles nouvelles civilisations en naîtront ?

L’avenir (pas si lointain) le dira. Etudier le passé permet de mieux appréhender le présent et de préparer l’avenir. Je vous laisse sur cette réflexion…

Eric H. Cline, 1177 avant J.C., le jour où la civilisation s’est effondrée, Paris : La Découverte, 2016.

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