oasis dans le désert
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Biblioteca #2 L’entropie ou la désespérance de l’Histoire

C’est plus fort que moi. Je ne peux pas passer devant la couverture d’un roman représentant le désert ou contenant le mot oasis dans le titre sans avoir envie de l’acheter. Si en plus il parle d’archéologie, je fonce sans prendre le temps de réfléchir. C’est mon « achat compulsif en passant à la caisse » à moi…

Voilà comment je me suis retrouvée plongée dans le dernier ouvrage de Charif Majdalani, Dernière Oasis, publié cette année chez Actes Sud. Charif Majdalani est professeur de littérature à l’université de Beyrouth. Il n’en est pas à son premier roman. Celui-ci relate l’histoire d’un spécialiste libanais de l’archéologie orientale qui va se retrouver plongé à la fois au cœur d’un trafic d’art et de l’avancée de l’Etat islamique en 2014 en Irak. On est entre le roman d’aventures et le roman contemplatif qui disserte sur les trésors archéologiques à jamais perdus à cause des exactions d’intégristes obscurantistes, et sur la marche erratique de l’histoire.

Ce roman m’a familiarisée avec le concept d’entropie en histoire, concept fascinant et jubilatoire philosophiquement parlant. Nous pourrions en donner la définition suivante :

L’entropie en histoire est la tendance des civilisations à se diriger inévitablement vers le désordre et le chaos et, partant, vers leur propre fin. Mais la fin d’une civilisation donnant invariablement naissance à une autre, ce phénomène se reproduira jusqu’à la fin de l’Humanité qui est elle aussi en marche puisque sa fin est inscrite dans son commencement-même selon le concept de l’entropie.

Oui, je sais, ça paraît bien compliqué et effrayant, alors je vais laisser parler Charif Majdalani qui explique tout cela très bien :

p. 47 à 49, dialogue entre le spécialiste des antiquités libanais et le supérieur d’un couvent syriaque à propos de l’histoire du Moyen-Orient. Le supérieur soutient qu’elle est éternellement la même, soumise à la convoitise des différentes civilisations qui se sont combattues pour dominer la région, encore et encore, selon le même schéma à chaque fois. Ce à quoi l’historien d’art rétorque :

« je n’ai jamais trouvé convaincantes les visions de l’Histoire basées sur le principe de mécanismes cycliques.

– Dans la répétitivité des choses, répond le supérieur, il faut prendre en compte les mouvements de fond qui travaillent les peuples et qui les poussent de période en période à des soubresauts qui sont toujours plus ou moins semblables et qui aboutissent au renouvellement de l’Histoire. Cette dernière est comme les saisons : les civilisations se fatiguent après leur printemps et leur été, leur hiver s’installe, puis vient le printemps, apporté par de nouveaux peuples et de nouvelles civilisations, et ainsi de suite, sans fin.

Représentation de la mort d’Alexandre le Grand

L’historien d’art : l’idée des mouvements de fond, invasions ou transformations sociales qui fonderaient l’Histoire et la rendraient prévisible ne prend pas en considération le facteur humain et le plus grand vecteur de l’Histoire, le hasard, l’imprévu. Si Alexandre le Grand n’était pas mort accidentellement, sans doute à cause d’une bactérie qui s’était logée dans un fromage ou un morceau de viande, son empire ne se serait pas effondré, les Romains n’auraient ensuite pas eu tant de facilité à dominer le monde, après quoi ni le christianisme ni l’islam ne seraient peut-être nés parce que les religions monothéistes ne se sont diffusées que grâce à l’unité que Rome avait instaurée sur la Méditerranée. »

p. 116-117 sur les théories du complot pour expliquer la marche de l’Histoire :

« Les humains aujourd’hui ont pris l’habitude de substituer à la puissance divine, à sa volonté incompréhensible mais forcément rationnelle, celle des services de renseignements des grandes puissances, dont l’omniscience et l’omnipotence supposées sont devenues l’objet d’une croyance presque superstitieuse. Cela s’explique par le fait que les hommes n’aiment pas que les événements qu’ils vivent, surtout s’ils sont désordonnés et violents, soient empreints de non-sens, ne soient pas contrôlés par quelque force supérieure. Or, le devenir de l’humanité aujourd’hui est opaque, au moins depuis la fin de la guerre froide, le non-sens de l’Histoire et des événements a atteint des sommets. Le crédit que se sont mis à accorder les gens à l’hypothétique intelligence des services de renseignements, aux plans occultes des Américains ou des Russes, n’est donc que l’équivalent de la foi dans les voies naguère considérées comme impénétrables de Dieu. Cela rassure. Le monde de ce fait n’est pas laissé à lui-même, ni au chaos, ni au hasard ou à l’imprévisible. »

p. 120 à 122,  toujours un dialogue entre les mêmes personnages sur le rôle de l’Etat islamique dans la chute prévisible des démocraties et du monde :

Le supérieur : « L’humain est terriblement prévisible. Ses réactions face aux mêmes dangers sont toujours identiques. Et ce ne sont jamais les bonnes. On n’apprend rien, on refait éternellement les mêmes fautes, et les mêmes bêtises. Ce que je veux dire, quand je prétends que l’Occident va vers un nouveau Moyen Age, c’est que la réponse aux monstruosités de l’Etat islamique, ce sera le repli de l’Occident, la réponse nationaliste, religieuse, communautaire dont rêvent les démagogues et qui nous fera aller vers la confrontation et vers la rupture. Face à la barbarie née ici [Moyen Orient], l’Occident répondra par la sienne propre et nous sombrerons tous. L’Histoire ne se répète que parce que l’homme est prévisible et reproduit sans trêve les mêmes schémas depuis l’aube des temps. Le désordre social n’amène jamais que des dictateurs, les démocraties tombent toujours sous le coup des démagogues. Nous sommes dans une période de grand désordre, social, politique et économique, et les démocraties sont noyautées par les démagogues. Le plus prévisible, c’est-à-dire le pire, risque encore d’advenir, et nul n’en a cure.

L’historien d’art : J’avais toujours pensé que notre époque, celle des démocraties, était le plus haut sommet de responsabilité et de lucidité auquel était parvenue l’humanité. Or on ne réside que peu de temps sur les sommets, et nous sommes désormais déjà sur le versant descendant. Le temps des démocraties aura été une brève période de funambulisme historique, une grande époque de l’Histoire humaine qui hélas est en train de s’achever, à cause d’innombrables facteurs dont les principaux sont certes l’inintelligence des masses, ou leur peu de lucidité, et l’irresponsabilité des hommes qui gouvernent le monde, mais aussi l’instinct grégaire, la fascination pour le désordre, l’envie d’en découdre en permanence, et aussi sans doute la pulsion suicidaire de toute société à un moment de son existence. Les peuples démocratiques finissent par se morfondre dans l’ennui ou dans le ressentiment et se trouvent comme pris d’une envie d’action, d’un besoin d’en découdre, d’allumer de grands brasiers et de se jeter dedans, poussés par d’inexplicables montées de désirs. Cette pulsion, on peut la deviner dans les querelles futiles des Byzantins, alors que les menaces vénitiennes et turques sur eux étaient grandes ; dans le choix des peuples du Mexique, par pure haine des Aztèques, de s’allier aux Espagnols qui allaient les décimer ; dans les révolutions communistes ; dans la soumission de l’Allemagne au nazisme. »

p. 123 sur la force de l’entropie en histoire :

« L’Histoire n’est nullement répétitive. Le désordre et la violence ne se répètent pas, ils vont en s’amplifiant. Depuis la seconde où l’homme a coupé le premier arbre, a déblayé pour la première fois un terrain pour bâtir une ville, a planifié la première fois d’en découdre avec son voisin, et jusqu’aux grandes calamités d’aujourd’hui en passant par les invasions, les révolutions, les guerres, les massacres et l’exploitation sans frein de la planète, l’Histoire a été droit devant elle, mue par une force implacable, celle de l’entropie. Peut-être même que cette dernière a débuté à l’instant inexplicable et terrifiant du grand bang originel, lorsque le tout mystérieux et fermé sur soi s’est incompréhensiblement ouvert, a explosé en propulsant ses gigantesques miettes qui ne cessent d’élargir l’univers. Le devenir de notre planète et celui de l’histoire humaine ne seraient de ce point de vue que l’un des mille milliards de microscopiques prolongements du grand chaos inauguré au commencement de la création. L’entropie est comme un immense mouvement, peut-être le résultat propre du mouvement, qui corrompt fatalement le corps qui bouge, un mouvement dans lequel nous sommes pris à notre corps défendant, qui nous emporte avec tout le reste vers ses accomplissements ultimes. »

p. 126 à 130 sur le hasard comme force motrice de l’Histoire :

« Les Etats, leurs diplomaties, leurs états-majors, leurs services secrets, planifient sans doute leurs actions, mais c’est exactement comme je peux planifier ma vie, mes années à venir ou ma journée d’aujourd’hui. Or j’ai beau faire, je me trouve toujours face à l’imprévisibilité que représentent les milliers de possibles en dehors de moi, ce qui fait que je ne suis jamais sûr de pouvoir réaliser ce que j’ai prévu pour les dix minutes qui viennent. Et c’est la même chose en politique ou à la guerre. Si planification il y a, elle part toujours forcément en quenouille presque aussitôt qu’elle est mise en place. A chaque étape, c’est plutôt le hasard, les opportunités du moment, les coups de chance qu’on sait saisir ou pas, qui règlent la marche des choses. L’Histoire ne se construit que selon des successions de hasards, de caprices d’hommes, de lubies de chefs. Et comme elle n’est globalement pas très glorieuse, on peut penser que ce sont souvent l’incompétence, la bêtise et les caprices du sort qui ont présidé à sa marche. Les hommes qui prétendent gouverner le monde et nos vies dans les chancelleries et sur les champs de bataille n’ont pas une vision claire des événements qu’ils doivent gérer ni des forces souterraines qui nous portent, mais seulement une vision à hauteur d’homme, et naviguent donc à vue. »

p. 133-134 sur l’opposition entre l’entropie et la temporalité cyclique de la nature, et l’identification de cette dernière avec le Paradis :

« La temporalité cyclique qui fait se succéder sans cesse les jours et les nuits avec leurs infimes mais infinies variations saisonnières sur les paysages, sur les travaux agricoles et sur les activités routinières des hommes, est une négation de l’Histoire. Cette dernière, en revanche linéaire, déferle sur les hommes et les paysages, en apportant le mouvement, le changement irrémédiable, mais aussi la destruction, la violence et l’entropie. Tous les lieux où le temps semble s’annuler dans la répétition de lui-même sont ce que l’on rêve sous le nom de paradis, cet endroit où plus rien n’arrive, où l’on est livré à la pure contemplation du mystère de l’existence du monde. »

p. 153-154 sur l’homme en tant qu’agent de destruction de ce qui lui permet de vivre :

« Ce ne sont pas seulement les guerres et la violence qui accélèrent toujours plus cette immense entropie introduite par le temps et par l’Histoire. Depuis le premier bégaiement de la présence humaine sur la Terre, le plus simple geste de l’homme s’est avéré générateur de désordre. La taille de la pierre, la coupe des arbres, l’agriculture, la chasse, la pêche, la construction de villes, tout a lentement contribué à la progressive ruine du monde, une ruine qui culmine aujourd’hui avec l’industrialisation et la destruction du système écologique. L’abandon de la terre par les derniers paysans est l’ultime syndrome de l’entropie. Certes, depuis son premier geste pour survivre, toutes ses actions ont toujours été destinées par l’humain à se créer des conditions de vie supportables, puis pour vivre de mieux en mieux. Mais chaque parcelle de confort acquise, chaque progrès dans le sens d’une meilleure habitation du monde s’est toujours fait aux dépens du lieu de cette habitation, dont le potentiel d’accueil se rétrécit comme une peau de chagrin. »

p.157-158 sur l’Histoire comme récit fictionnel rassurant :

Le grand roman national : nos ancêtres les Gaulois

« Nous ne cessons de lire les événements du présent en fonction des légendes, des épopées ou des récits historiques. Notre vision du monde et du présent est structurée par la fiction, dont l’une des plus prégnantes est l’Histoire elle-même. Comme si les récits historiques, aussi bien que les épopées ou les poèmes, n’avaient pour seul but que de rendre le présent non point compréhensible mais juste acceptable, en le faisant entrer dans des catégories, en le rendant esthétique. C’est en cela que l’Histoire semble répétitive et dotée de sens. Mais elle ne l’est pas, elle donne seulement l’illusion de l’être. Comme de l’Art, nous avons besoin de l’Histoire pour ne pas mourir de la vérité, à savoir que tout n’est que chaos sans signification, sans logique et sans but. »

p. 216-217 sur la théorie du complot comme explication du désordre du monde :

« Les films, les séries et les romans d’espionnage ne cessent d’influencer, sans que l’on se rende compte de leur pouvoir, notre perception du monde et des choses. La théorie du complot, d’un monde dont les ficelles sont tirées en coulisses par des êtres mystérieux a la vie dure et son pouvoir de fascination est extrême. Ce genre de fascination romanesque est une version vulgaire du sentiment d’impuissance face au désordre et à l’opacité des affaires du monde, et du monde lui-même. Je ne récusais pas le fait qu’il y eût des puissances, ni qu’elles ne cessassent de vouloir gouverner la marche du monde. Ce que je pensais, c’est que ces puissances ont forcément des plans. C’est comme n’importe qui d’entre nous qui fait des projets et commence à les mettre en œuvre. Après quoi plus rien n’est contrôlable, tout est livré au grand fleuve de l’incertitude et des hasards. Mais ce qui est terrifiant, c’est que l’immense majorité des décisions que prennent les hommes entre les mains de qui la puissance politique et militaire est déposée, ont été des décisions malencontreuses. Si l’on sait pertinemment que les gens qui nous gouvernent prennent les décisions par opportunisme et agissent par ambition, par fanatisme, ou par aveuglement, on admet moins qu’ils le font sans doute aussi, et le plus souvent, par bêtise, par ignorance, par une vision tronquée du réel, vision tronquée dont sont responsables des conseillers médiocres ou opportunistes et un environnement humain lui-même vicié par l’aveuglement et l’inculture. La bêtise, l’égoïsme et l’incompétence sont sans doute ce qui conduit le monde bien plus que la lucidité, la sagesse ou l’intelligence. Durant des siècles, le monde a été gouverné par des princes qui n’avaient de légitimité que celle que leur offrait leur statut d’héritiers, et issus pour la plupart de mariages consanguins désastreux. On sait les horreurs et les calamités que cela a entraîné : une succession de guerres décidées par des imbéciles, des opportunistes ou des fous. Aujourd’hui, ceux qui gouvernent n’ont de légitimité que leur élection par des multitudes qui sont incompétentes dans toutes questions pour lesquelles pourtant elles élisent leurs chefs, qui après ça dirigent l’humanité comme d’ignorants et sinistres capitaines. Et les choses dureront ainsi, parce que c’est ainsi qu’elles ont commencé, et continueront à causer le désordre et l’entropie dans le monde, jusqu’à ce que toute cette immense comédie s’achève dans la ruine totale du genre humain, ou de la civilisation qu’il a créée il y a cinq millénaires. »

p. 265 sur le besoin de croire au complot qui empêche de prendre conscience de la profonde incompétence des gouvernants :

« Nous avons ce besoin de croire que tout est toujours planifié et maîtrisé par des organismes tout-puissants ou par des individus malins et malfaisants, alors qu’il faudrait plutôt admettre que la complexité des choses, leur capacité à échapper à notre entendement, n’est que la manifestation de leur incohérence propre, du hasard qui les fait advenir ou du désordre dans lequel les hommes les mettent par leurs maladresses, leurs mauvais calculs ou leur incompétence. Incapables d’admettre que l’Histoire n’avance qu’à tâtons, que ses acteurs jouent à colin-maillard avec les événements alors que nous les croyons toujours dans une brillante partie d’échecs, nous essayons de donner cohérence aux faits en reproduisant les affabulations télévisées ou cinématographiques qui nous inondent et qui finissent par transformer notre manière de voir la réalité. »

p. 267-268 sur la pause prise par l’entropie pendant les confinements mais aussi sur son inévitable reprise :

« Si la suspension de la vie citadine était à la fois impressionnante et inquiétante, c’est aussi parce que de multiples temporalités, sociales ou économiques, se trouvaient soudain à l’arrêt. Les fronts de guerre étaient figés partout, les révolutions hélas aussi. La formidable course à la croissance économique et à la consommation était interrompue. Le grand mouvement d’entropie qui caractérisait l’histoire humaine, pour la première fois, prenait une pause. Le monde ne reviendrait jamais à un temps plus harmonieux ou moins violent. Les journaux et les réseaux sociaux ne cessaient de publier les analyses des experts sur l’avenir, qui ne pouvait qu’être meilleur parce que l’homme allait tirer les conclusions de ce qu’il venait de vivre à cause de l’épidémie. Le monde allait forcément revenir à ce qu’il avait toujours été, se remettre en marche, reprendre progressivement là où il s’était arrêté, poursuivre et parachever le grand mouvement d’entropie, de destruction et de ravage qui était inscrit dans son principe même, qui était prévisible dès la première seconde de l’univers. »

Réjouissant, non ?

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