Grotte Chauvet
Préhistoire

Des dessins animés à la Préhistoire ?

Quand les premières peintures rupestres paléolithiques sont découvertes en 1879 par la fille alors âgée de huit ans d’un chercheur espagnol à Altamira, dans le Nord de l’Espagne, personne ne veut croire qu’il s’agisse de représentations préhistoriques. L’homme de la Préhistoire est encore pensé comme un être fruste, tout juste sorti des limbes de la Création, même si Darwin, quelques années plus tôt, avait développé sa théorie d’une longue évolution des espèces et leur propension à ne laisser se perpétuer que les meilleurs sujets. La suite de l’histoire des découvertes en matière de grottes ornées donnera tort aux sceptiques.

Pour ne citer que deux exemples d’art pariétal, Lascaux (découverte en 1940) et Chauvet (découverte en 1994), il est difficile de croire encore aujourd’hui au mythe du « bon sauvage » développé par Montaigne ou Rousseau, bien que cette image se soit malheureusement ancrée dans notre imaginaire collectif et soit parvenue, parfois même intacte, jusqu’à ce début de XXIe siècle.

Comment, pourtant, ne pas voir, derrière les portraits de lions de la grotte Chauvet, la main sûre d’un artiste (qui ne se concevait certainement pas comme tel) au sens de l’observation aigu et à la sensibilité certaine ? Il y a, derrière les représentations des grottes ornées, des hommes et des femmes cultivés et éduqués au sens de leur époque. Des hommes et des femmes, car rien ne nous prouve que seuls des hommes ont peint les grottes, cela étant une vision héritée d’un XIXe siècle profondément misogyne et patriarcal, qui a défini les rôles respectifs de l’homme et de la femme pour longtemps. Cette vision stéréotypée et caricaturale s’est ancrée au sein des premières recherches sur la Préhistoire, entreprises à la même époque, et s’est transmise d’une manière confondante jusqu’à aujourd’hui, souvent grâce à l’intermédiaire d’Hollywood ! Une science est toujours dépendante de son contexte social et notre époque n’est certainement pas à l’égalité entre les sexes puisque celle-ci doit être imposée par des lois de parité…

La Préhistoire vue par Hollywood dans la première moitié du XXe siècle

Quoi qu’il en soit, ces artistes connaissaient parfaitement leur environnement et étaient à chaque génération l’aboutissement d’une longue lignée de transmission de savoirs culturels et techniques oraux. Car ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d’écriture qu’il n’y a pas de culture.

S’il est aisé de constater l’habileté technique de ces artistes, il est plus délicat de vouloir en déchiffrer l’intention. Quelle(s) signification(s) ces représentations pouvaient-elles avoir dans l’esprit de ceux qui les réalisaient et en avaient-elles d’ailleurs une ?

Esclavage moderne

Les premiers préhistoriens ont d’abord pensé qu’il s’agissait d’un hymne à la nature. La génération suivante développa une théorie de la magie de la chasse, les hommes préhistoriques étant, selon eux, uniquement préoccupés de survie alimentaire. Il n’en était rien, puisqu’ils passaient 2 heures par jour au maximum à la recherche de leur nourriture. L’enchaînement et la servitude de l’homme à son travail ne sont apparus qu’au Néolithique, quand il a inventé l’agriculture et l’élevage, et n’a fait que s’amplifier jusqu’à aujourd’hui où nous passons, dans les pays « favorisés », 35 heures par semaine au minimum (souvent bien plus) à la recherche de notre subsistance, contre 14 heures au Paléolithique. Une telle qualité de vie permettait sans nul doute l’épanouissement d’une culture raffinée, dont les peintures rupestres se font d’ailleurs la preuve.

Quelle est la culture la plus raffinée ? Celle qui assujettit les hommes à la loi aveugle et sans pitié du Marché et dans laquelle bientôt une personne sur deux dans le monde n’aura pas de quoi se nourrir convenablement ? Ou une culture qui célèbre son environnement et son mode de vie dans des représentations qui n’évoquent jamais la souffrance collective mais les interconnexions d’un monde foisonnant et riche, non pas de biens matériels mais de sens ?

Après la théorie de la magie de la chasse, d’autres ont suivi et n’ont cessé de voir le jour à chaque décennie qui passait. Toutes ont en commun la difficulté pour les chercheurs que nous sommes aujourd’hui à nous glisser dans la tête d’hommes et de femmes qui vivaient il y a 10 000 ans et plus. Nous ne saurons jamais pourquoi l’Humanité de la Préhistoire a peint sur les murs des grottes (et réalisé des représentations équivalentes sur des objets), nous pouvons seulement dire comment elle l’a fait.

La science peut répondre au comment, pas au pourquoi qui relève, lui, du domaine de la métaphysique.

Actuellement, plusieurs préhistoriens s’intéressent à la problématique de la narration graphique et à celle de la représentation du mouvement. Ils ont en effet remarqué des processus d’animation visibles sur les parois, aboutissant parfois à un véritable système de séquençage graphique.

Malgré l’apparition de l’écriture voici environ 5 000 ans, le langage universel de l’image n’a jamais entièrement disparu. Il est d’ailleurs très présent à notre époque à travers, parmi d’autres, les médias du cinéma et de la bande dessinée. Les représentations pariétales seraient-elles, sinon une forme d’écriture, tout au moins un langage narratif qui nous raconterait une histoire, un récit exprimant des mythes ou rapportant des anecdotes vécues par nos ancêtres ?

Lions à l’affût

Ainsi, dans la grotte Chauvet, à 400 mètres de l’entrée, la Salle du Fond est décorée de représentations à l’évidence mises en scène dans une perspective narrative. Sur la paroi gauche, au centre de la salle, et à l’extrémité gauche de cette paroi, plusieurs lions sont représentés dans l’attitude de l’affût, tête baissée et oreilles couchées en arrière, la gueule entrouverte, prêts à bondir.

Lions à l’affût et rhinocéros en arrière-plan

Si nous regardons ces lions bien en face, nous avons l’impression qu’ils chassent « dans le vide » puisqu’il n’y a aucune proie dessinée devant eux, la paroi s’incurvant brusquement devant leurs museaux. Mais si nous nous décalons d’un pas vers notre droite et que nous nous tournons légèrement sur notre gauche, nous découvrons alors l’objet de toutes leurs attentions : un rhinocéros peint sur un autre plan de la paroi, en renfoncement. Nous avons presque là l’invention de la perspective.

Dans la partie droite de ce même panneau, 16 lions poursuivent un troupeau de bisons. Mais ne s’agit-il pas plutôt d’un nombre restreint d’individus dont la décomposition du mouvement aurait été représentée, comme dans un dessin animé ? Si nous y regardons de plus près, nous pouvons imaginer deux individus lancés en pleine course derrière un troupeau, l’un (celui représenté en bas) contournant le troupeau par la gauche et restant bien visible par celui qui observe la scène, tandis que l’autre (représenté au-dessus du premier) contourne ce même troupeau par la droite, disparaissant de ce fait derrière lui en même temps que du champ visuel du spectateur, idée exprimée par une silhouette devenant de plus en plus indistincte. S’éloignant du spectateur, celui-ci n’en perçoit plus que les contours alors que les détails lui apparaissaient nettement au début, les deux lions étant épaule contre épaule avant de se lancer à l’assaut des bisons. Mais cela n’est que pure hypothèse de ma part.

Quoi qu’il en soit, ces deux scènes, l’une à gauche, l’autre à droite, représentent probablement deux moments d’une même séquence de chasse. Tandis qu’une partie de la meute s’attaque à un troupeau entier de bisons, l’autre partie isole un rhinocéros plus faible du reste de son troupeau représenté derrière les lions à l’affût. Cette chasse en commun trouve son aboutissement en face, sur la paroi droite de la salle où un lion est montré dévorant un bison.

Cheminement dans la Salle du Fond pour la lecture des peintures

L’ensemble de ces représentations suggère qu’on doive les lire en se déplaçant depuis l’entrée vers le fond, d’abord en longeant la paroi gauche, puis en revenant vers l’entrée en longeant la paroi droite. En quelque sorte, le lecteur se déplace dans le livre.

Jeux d’ombres et de lumière

Nul doute qu’il faille déceler ici l’admiration des artistes pour les méthodes de chasse des grands félins de la Préhistoire. Cette admiration s’exprime aussi bien dans le rendu chronologique, minute par minute, de la chasse, comme un documentaire animalier le ferait aujourd’hui, que dans le rendu graphique des lions dont les têtes sont la preuve d’une maîtrise technique éblouissante, avec des jeux d’ombres et de lumière, nulle part égalée dans les sites suivants de la Préhistoire. Rappelons que ces peintures de la grotte Chauvet ont environ 36 000 ans, tandis que celles de Lascaux n’en ont que 18 000. Elles sont donc distantes de 18 000 ans. C’est-à-dire qu’il s’est écoulé autant de temps entre la vie des artistes de Chauvet et celle de ceux de Lascaux qu’entre la vie des artistes de Lascaux et la nôtre.

Femme du Paléolithique

De ce fait, pouvons-nous sérieusement continuer de penser que les hommes préhistoriques étaient à peine sortis de l’animalité ? La très grande majorité des êtres humains vivant aujourd’hui seraient bien incapables, moi la première, de réaliser ces scènes avec autant de brio. Qu’est-ce que cela dit de notre propre époque ?

L’admiration éprouvée par les hommes face à la puissance des lions des cavernes s’est sans doute peu à peu muée en identification. Comme le lion, les hommes devaient pratiquer la prédation pour avoir accès à l’alimentation carnée.

Cette identification paraît d’autant plus probable que la plus ancienne forme d’art mobilier qui nous soit parvenue représente précisément un homme (ou une femme) à tête de lion des cavernes. Il s’agit d’une statuette sculptée dans de l’ivoire de mammouth et mesurant 29,6 cm de haut. Elle provient de la grotte de Hohlenstein-Stadel en Allemagne et date de 40 000 ans. Elle appartient à la même période culturelle de la Préhistoire que la grotte Chauvet, l’Aurignacien (environ 43 000 ans à 30 000 ans), qui a vu les premiers hommes modernes – c’est-à-dire Homo sapiens : nous – arriver en Europe depuis le Proche-Orient.

Toutes ces représentations, qu’elles soient pariétales ou mobilières, nous apprennent que ces êtres humains avaient développé un univers mental, sinon religieux, du moins chamanique ou totémique. En outre, la dispersion géographique des sites et des objets nous prouve une communauté de « croyances » ou de « pratiques cultuelles » dans l’ensemble de l’Europe de l’Ouest.

D’autres représentations du mouvement existent dans la grotte Chauvet ou ailleurs à la Préhistoire, mais je ne pouvais toutes les évoquer ici. Je vous encourage, si vous le pouvez, à aller visiter cette grotte, la plus ancienne grotte ornée connue (pour l’instant) et dont une reconstitution à l’identique en a été réalisée afin de protéger l’originale.

En attendant, visitez le site officiel de la grotte Chauvet.

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