Göbekli Tepe
Préhistoire

Göbekli Tepe : le site qui bouscule les certitudes

Nous avons tous des certitudes. Ces certitudes nous concoctent un confort intellectuel bien agréable. Nous n’avons plus besoin de nous interroger, nos certitudes sont là pour nous apporter toutes les réponses dont nous avons besoin au préalable. Oui, mais voilà, il arrive que des trublions viennent bousculer nos certitudes confortables et que nous soyons alors obligés de mettre en doute nos connaissances.

C’est ce qui arrive au petit monde de l’archéologie à partir de 1995, quand Klaus Schmidt, archéologue enseignant à l’université d’Heidelberg en Allemagne, commence sa première campagne de fouilles sur un tell ou tepe (« tertre », respectivement en arabe et en persan) isolé au milieu de la plaine d’Urfa en Turquie orientale, proche de la frontière avec la Syrie.

Klaus Schmidt

Au premier abord, le chercheur (malheureusement décédé prématurément en 2014) croit avoir à faire à un tertre naturel. Il découvrira rapidement qu’il n’en est rien. Sous cette énorme colline artificielle git en effet un témoignage archéologique exceptionnel qui a remis en cause les certitudes acquises par les archéologues depuis le milieu du 19e siècle : le site de Göbekli Tepe.

Le niveau le plus ancien de ce site date d’environ 9 600 à 8 500 avant notre ère. Il est formé d’un ensemble de structures mégalithiques circulaires renfermant des piliers en T manifestement anthropomorphes et gravés de représentations animales. Le site n’a fourni aucun indice d’occupation domestique comme des fours ou des habitations. Il s’agissait donc d’un sanctuaire pour les groupes de chasseurs-cueilleurs environnants et dont la riche iconographie témoigne d’un univers mental développé et complexe qui nous échappe aujourd’hui et que nous ne comprendrons sans doute jamais vraiment, faute de traces écrites.

Avant la découverte de Göbekli Tepe, l’histoire de l’Humanité était toute tracée, toute bien établie, toute confortable : à la fin du Paléolithique supérieur, elle cesse d’être nomade en s’installant dans des villages, invente l’élevage, l’agriculture, façonne les premières poteries, et, en dernier lieu, bâtit les premiers temples. Tout cela forme le « package » du Néolithique. C’est ce que j’ai appris lors de mes études et que j’ai tenu pour acquis comme tous mes comparses archéologues du monde entier.

Cependant, l’archéologie a ceci de passionnant qu’il ne s’agit pas tout à fait d’une science exacte dans la mesure où ses connaissances peuvent être remises en cause à chaque nouvelle découverte, obligeant les chercheurs à réorganiser leurs connaissances, à abandonner certaines de leurs théories et à en élaborer d’autres.

Voici plus en détail ce que nous avions pensé être la lente marche de l’Humanité vers les temps modernes pendant si longtemps. A la fin du Paléolithique, vers 12 000 avant notre ère, se produit au Proche-Orient une « révolution néolithique », selon l’expression de Gordon Childe (archéologue australien de la première moitié du 20e siècle). Si cette néolithisation se produit en premier lieu dans cette région du monde qu’on nomme le Croissant fertile et qui s’étend de l’Egypte au Golfe Persique en passant par la Turquie, c’est une simple question de climat. L’Europe sort à cette époque de la dernière période de glaciation (Würm) tandis que le réchauffement climatique s’est produit plus tôt et moins brutalement au Proche-Orient. Toutes les espèces végétales et animales qui seront les acteurs du Néolithique y sont déjà présents : blé, chèvres et moutons pour résumer.

Reconstitution d’Aïn Mallaha

Un peuple, les Natoufiens (12 000 à 10 000 ans avant notre ère), est installé au Levant. Issu du Paléolithique, il est encore nomade chasseur-cueilleur. Mais parmi ces Natoufiens, certains vont bâtir les premières maisons en pierre, circulaires et possédant une charpente en bois qui soutient la toiture. Le site d’Aïn Mallaha, en Israël, est représentatif de ces premiers habitats groupés. On n’y rencontre pas encore d’agriculture ni de céramique.

Tour de Jéricho

A la période suivante, au Néolithique précéramique (c’est-à-dire qu’on ne rencontre pas encore de céramique dans les sites de cette période), de 10 000 à 6 500 avant notre ère environ, l’élevage et l’agriculture s’implantent définitivement. C’est l’époque à laquelle est bâtie la ville de Jéricho, avec une tour mesurant 8 mètres de haut et une muraille (plus ancienne que celle évoquée dans la Bible). C’est aussi l’époque de la plus ancienne et plus monumentale implantation de Göbekli Tepe.

C’est donc une époque où apparaissent les premières villes et où débutent les premières expériences d’agriculture et d’élevage. A la fin de la période, le processus de néolithisation des peuples du Proche-Orient est achevé. Les chasseurs-cueilleurs sont devenus agriculteurs. Ils ont quitté le symbolique jardin d’Eden pour un travail très pénible dans les champs. Fini de rigoler. L’enfance de l’Humanité est terminée, son adolescence débute.

A la période suivante, le Néolithique céramique (6 500 à 4 500 avant notre ère environ), comme son nom l’indique, voit l’apparition de la poterie.

Reconstitution de la ville d’Uruk

La zone du Proche-Orient qui commence à être intéressante est la plaine mésopotamienne où se produira à la fin de la période d’Obeïd (vers 4 200 à 3 700) une révolution urbaine avec l’apparition des premières cités, comme celle d’Uruk, qui prendra une telle importance qu’elle donnera son nom à la période suivante qui verra l’invention de l’écriture et le début de l’Histoire (période d’Uruk, IVe millénaire). C’est le début de la société organisée, un chef politique s’alliant à un chef spirituel afin de mieux contrôler la population et accumuler des richesses par une imposition des habitants. Ça va durer longtemps comme ça !

Reconstitution du Temple Blanc d’Uruk, 3 200 av. J.C.

C’est à la fin de la période d’Obeïd et pendant la période d’Uruk que les archéologues ont identifié les premiers « temples », sans certitude sur la fonction exacte de ces bâtiments, à Eridu et à Uruk, en Basse-Mésopotamie (Irak actuel). Nous sommes au IIIe millénaire avant notre ère.

Revenons à présent à notre site flingueur de certitudes. En quoi Göbekli Tepe est-il le trublion du Néolithique ? Parce que s’il est bien un lieu où s’effectuaient des rituels religieux (il est difficile de parler de temple à cette époque car cela implique tout un personnel sacerdotal entretenant à la fois le culte et le bâtiment, et dont on ne sait pas s’il existait déjà), il est antérieur de 6 000 ans à ce qu’on a pensé jusque-là être les plus anciens exemples de bâtiments cultuels.

Avec Göbekli Tepe, il nous faut revoir toute notre chronologie du processus de néolithisation. Car sa situation temporelle implique que, contrairement à ce qu’on croyait, la sédentarisation n’aurait pas engendré la naissance des religions, mais qu’au contraire, elle aurait découlé des pratiques cultuelles fixant les populations dans cette zone du Proche-Orient.

Construction imaginée de Göbekli Tepe

Klaus Schmidt développe également l’hypothèse selon laquelle la domestication des plantes et des animaux et par là l’invention de l’agriculture et de l’élevage, aurait été un corollaire inévitable du rassemblement d’un grand nombre de personnes dans l’objectif de construire les bâtiments de Göbekli Tepe et donc de l’obligation de les nourrir. De là aurait aussi découlé la spécialisation des tâches dans la société, le tailleur de pierre ne pouvant aussi aller chasser pour nourrir la communauté. A chacun son rôle désormais.

C’est donc à Göbekli Tepe et dans cette région du Haut Euphrate que Schmidt nomme le « ventre du Croissant fertile » que se seraient mises en place, 10 000 ans avant notre ère, toutes les conditions nécessaires à la néolithisation, à la sédentarisation des peuples, à l’apparition des cités et de la société et, partant, à tout ce qui constitue notre culture quotidienne aujourd’hui. Nous vivons toujours selon le schéma sociétal construit à cette époque, la seule évolution majeure ayant été celle du numérique et nous faisant basculer peut-être dans une nouvelle ère, celle de l’Anthropocène, mais ce sera aux scientifiques du futur d’en juger, car il faut pour cela bénéficier d’un recul de plusieurs milliers d’années. D’une certaine manière, nous pouvons dire que nous vivions au Néolithique jusqu’à la « révolution numérique ». Peut-être entrons-nous aujourd’hui dans l’âge adulte de l’Humanité, celui où des choix s’imposent pour ne pas être la période de l’extinction de toute forme de vie sur Terre. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère, comme les personnes qui bâtirent Göbekli Tepe le furent en leur temps. C’est peut-être pour cela que ce site fascine autant les chercheurs et pose autant de questionnements. Se pourrait-il qu’il détienne les clefs de notre avenir ?

A lire : l’ouvrage de Klaus Schmidt sur Göbekli Tepe et celui, plus récent, d’Avi Bachenheimer (en anglais).

0 Shares

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
19 − 2 =