Sphinx de Gizeh
Egypte

Le Sphinx, un célèbre inconnu ?

En arrivant sur le plateau de Gizeh, l’ensemble du site paraît de prime abord relever d’une parfaite homogénéité. L’aspect monochrome des imposantes constructions que sont les pyramides, reposant sur un lit de sable caillouteux tout aussi peu coloré, renforce cette première impression. Mais en y regardant de plus près, les choses ne nous sembleront plus aussi simples.

Immanquablement, notre œil sera attiré par l’étrangeté du Sphinx, gardien de la nécropole, le regard tourné vers les vivants comme pour les avertir qu’ils ne pénètreront le site des pyramides qu’à leurs risques et périls, ce que vient confirmer son surnom arabe d’Abou al-Hôl, le « Père la Terreur ».

Même la personne la moins formée aux techniques de la sculpture ne manquera pas de constater ce qui saute aux yeux : la tête n’est pas proportionnée au corps (beaucoup trop petite) et se trouve trop en arrière, se jouant des contingences anatomiques qui attachent le crâne de tout vertébré dans la continuité de son dos.

Détournons notre attention de la bête chimérique et observons les parois de la fosse dans laquelle elle semble gésir depuis des temps que notre mémoire d’humain ne saurait évoquer sans éprouver quelque vertige. Nous sommes alors frappés par l’aspect raviné du calcaire. Celui-ci, strié de rainures verticales comme si un torrent avait surgi avec une telle force qu’il avait emporté une partie de la pierre, nous laisse le sentiment inconfortable qu’il ne devrait pas exhiber de telles cicatrices si l’on attribue au Sphinx une datation identique à celle de la construction des pyramides. L’Egypte est en effet censée être, à cette époque, déjà soumise à un climat aride.

Que sait-on exactement du contexte archéologique attribué au Sphinx ?

Tous les ouvrages d’égyptologie nous disent que le Sphinx fut sculpté à l’époque du pharaon Khéphren, celui-là même à qui est attribuée la pyramide médiane du plateau de Gizeh, vers 2500 av. J.C., au cours de la IVe dynastie, en même temps que le temple bas accolé au Sphinx et le temple haut accolé à la pyramide.

Bref, rien ne semble nous avoir échappé en ce qui concerne ce qui est sans doute la statue la plus célèbre du monde entier. L’égyptologie, en la datant de la même époque que les pyramides auxquelles le Sphinx tourne le dos, s’est installée dans une zone de confort intellectuel dont elle répugne désormais à sortir.

Bassam El Shammaa

Mais voici qu’un trublion est venu déposer un grain de sable dans les rouages bien huilés des réflexions universitaires sur la question. Bassam El Shammaa, égyptologue égyptien, a élaboré une théorie selon laquelle il n’y avait pas un mais deux Sphinx, le deuxième ayant été détruit.

Emplacement supposé du second Sphinx

Son argumentaire ne repose pas sur une simple conviction mais sur l’étude, entre autres documents, de la stèle dite « de l’Inventaire » ou « de la Fille de Khéops », aujourd’hui au Musée du Caire (sous le cartel JE 2091).

Stèle de l’Inventaire

Découverte par Auguste Mariette en 1858 dans le temple d’Isis de Gizeh datant du Nouvel Empire, cette stèle, même si elle est mentionnée dans de nombreux travaux, n’a pas fait l’objet d’une étude systématique car elle est « gênante » pour le monde de l’égyptologie et il m’a d’ailleurs été malaisé d’en trouver une photographie lisible dans la documentation existante. Elle aurait pourtant, semble-t-il, beaucoup à nous apprendre.

On y trouve notamment le nom du roi Khéops, dont la mention dans la documentation archéologique est suffisamment rare pour que chaque occurrence en devienne d’autant plus précieuse. Pourtant, il ne semble pas que cette stèle date du temps même de ce pharaon, son style ne correspondant pas à celui de l’Ancien Empire, mais il est en revanche possible qu’elle soit une copie tardive d’un original datant de cette époque.

Ce qui retient d’abord l’attention est le texte gravé sur le pourtour de la stèle et qui dit :

« Vive l’Horus Medjed, le roi de Haute et Basse Egypte, Chéops, doué de vie. Il a trouvé la maison d’Isis, dame de(s) Pyramide(s) à côté de la maison d’Houroun et au nord-ouest de la maison d’Osiris, seigneur de Ro-Setaou. Il a (re)construit sa pyramide à côté du temple de cette déesse et il a (re)construit la pyramide de la fille royale, Henoutsen à côté de ce temple. Il a fait pour sa mère, Isis, la mère divine, Hathor, dame du ciel, un inventaire gravé sur une stèle. Il a renouvelé pour elle les offrandes divines et a (re)construit son temple en pierre, ce qu’il avait trouvé en ruine étant renouvelé, les dieux étant à leur place. » ( traduction de Madame ZIVIE-COCHE dans Giza au premier millénaire. Autour du temple d’Isis, Dame des pyramides, Boston, 1991, p. 219-220)

La grammaire de ce texte pose un problème aux égyptologues car elle sous-entend que Khéops lui-même aurait constaté l’existence et la ruine de temples qui sont censés ne pas avoir existé à son époque, les aurait reconstruits et aurait bâti ou même rebâti sa pyramide à côté d’eux (ibid. p. 222). Cela est inacceptable pour les égyptologues qui se sont construit un schéma historique de l’Ancien Empire différent de ce que ce texte affirme. Comme souvent, pour faire cadrer ce texte avec leurs convictions, ils s’en sortent par une pirouette grammaticale, n’hésitant pas à faire dire à un texte ce qu’il ne dit pas en changeant un mot par un autre (ibid. p. 223).

Mais ce qui nous intéressera aussi est la place prépondérante qu’occupe sur cette stèle la figure du Sphinx car au lieu des brèves légendes accompagnant les autres figures de dieux et déesses gravées à ses côtés, l’image du Sphinx est accompagnée d’un long texte considéré par les égyptologues comme un récit légendaire concernant la statue du Sphinx sur le plateau de Gizeh, mais dont la longueur même dénote l’importance du culte rendu à la statue.

Bassam El Shammaa rappelle que pour les prêtres d’Héliopolis, centre religieux remontant au moins au début de l’histoire égyptienne et peut-être même au-delà (décrite par Hérodote comme l’une des plus savantes cités d’Egypte), le dieu primordial Atoum avait créé les deux premiers dieux, Chou et Tefnout, sous l’apparence de deux lions.

Dès lors, les deux lions ont été liés au dieu-soleil Atoum devenant plus tard Rê, d’autant plus que le signe zodiacal du lion domine le ciel en été, au moment où le soleil est à l’apogée de sa puissance. Cette période correspond également à celle de l’inondation, rendant à la terre desséchée sa fertilité et aux hommes l’assurance d’une récolte abondante.

Devenant les « Routy » (« les deux lions » en égyptien ancien), Chou et Tefnout étaient représentés sous la forme de deux lions assis dos à dos et entre lesquels s’élève le soleil, Atoum-Rê. On retrouve d’ailleurs ces deux Sphinx clairement représentés sur la Stèle du Rêve datant de Thoutmosis IV (Nouvel Empire) et placée entre les pattes avant du Sphinx sur le site de Gizeh.

La Stèle du Rêve entre les pattes du Sphinx

L’existence de deux Sphinx correspondrait plus aux croyances religieuses égyptiennes basées sur la dualité et dont on retrouve les principes fondateurs dans les Textes des Pyramides dès la Ve dynastie dans la pyramide d’Ounas ; dualité que l’on retrouve également dans les allées de sphinx de Karnak et de Louxor.

Textes des Pyramides d’Ounas

Dans les Textes des Pyramides, il est écrit qu’Atoum a créé Chou et Tefnout sous la forme d’un lion et d’une lionne et les a placés à chaque bout de l’univers. Chou était censé prendre Atoum-Rê entre ses crocs pour le passer à sa sœur Tefnout qui faisait de même, permettant par ce geste la réalisation du cycle complet du soleil, symbole du voyage de la vie à la mort.

Récapitulons la documentation rassemblée :

  • Présence de traces d’érosion verticale due à des pluies torrentielles sur les parois de la fosse du Sphinx.
  • La Stèle de l’Inventaire nous dit que Khéops aurait rénové des bâtiments trouvés à l’état de ruines, donc anciens, sur le plateau de Gizeh.
  • Cette même stèle accorde une large place à la figure du Sphinx, laissant supposer un culte ancien et prépondérant.
  • La théologie héliopolitaine confirme cela : Atoum crée Chou et Tefnout sous la forme de deux lions.
  • La dualité théologique est confirmée par les Textes des Pyramides et les allées de Sphinx de Karnak et Louxor.

Résumons ce que nous venons de comprendre à la lecture de cette documentation :

Le Sphinx aurait été accompagné de son jumeau et serait bien plus ancien que les pyramides, datant d’une époque où les eaux se sont engouffrées dans la fosse du Sphinx avec une telle force qu’elles ont laissé des traces sur les parois.

S’agirait-il là du Déluge dont parlent nombre de récits antiques ? Aurions-nous affaire à un site préhistorique réoccupé par les pharaons de la IVe dynastie ? Auquel cas, de quand le Sphinx aujourd’hui présent sur le plateau de Gizeh date-t-il réellement ?

Bien sûr, pour confirmer ou infirmer sa théorie des deux Sphinx, il faudrait que Bassam El Shammaa obtienne une autorisation de fouiller les environs du Sphinx existant, nous permettant ainsi d’en apprendre un peu plus sur la plus célèbre statue du monde que l’on ne connaît peut-être pas aussi bien que l’on croit. Il reste encore beaucoup d’inconnues en ce qui concerne le site de Gizeh, mais étant donné les pouvoirs en place, il y a malheureusement peu de chance pour que nous obtenions des réponses dans les années qui viennent.

Alors pur fantasme alternatif ou théorie fondée ?

Restons cependant confiants et croyons, avec Bassam El Shammaa, que « l’Egypte est l’avenir du passé », car c’est peut-être en fouillant son sol que nous trouverons les réponses à nos nombreuses questions.

Pour aller plus loin :

Bassam El Shammaa, The Second Sphinx Theory, 2009, http://www.webcitation.org/query?url=http://www.geocities.com/soho/cafe/7808/page1.html&date=2009-10-26+02:55:10

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