Portrait,  Préhistoire

Portrait #1 : l’Homme-lion

Pour cette nouvelle catégorie d’articles destinée à vous présenter les œuvres d’art majeures qui jalonnent la Préhistoire et l’Antiquité, il m’a paru tout naturel de commencer… par la plus ancienne oeuvre connue à ce jour.

Il s’agit de l’Homme-lion de Hohlenstein-Stadel, une statuette thérianthrope sculptée dans de l’ivoire de mammouth. Mesurant une petite trentaine de centimètres, elle fut retrouvée en partie en 1939, dans une grotte du Bade-Wurtemberg, en Allemagne. Des fouilles plus récentes à l’entrée de la grotte (2011) ont permis de trouver d’autres fragments de la statuette. Une fois celle-ci reconstituée, elle a été datée de 40 000 ans, ce qui en fait la plus ancienne œuvre d’art connue à ce jour.

Il faut nuancer la notion d’oeuvre d’art car nous ne savons pas si les hommes de la Préhistoire pratiquaient l’art pour l’art ou si leurs représentations étaient purement fonctionnelles, auquel cas il faudrait plutôt parler d’artefact, c’est-à-dire d’objet façonné par la main de l’homme.

Sorcier de la grotte des Trois-Frères

Comme toutes les représentations montrant un corps mi-humain mi-animal, cette statuette est dite « thérianthrope ». Ce mot vient du grec « thérion » (bête sauvage, animal) et « anthropos » (homme). La Préhistoire nous a laissé les traces de plusieurs représentations de la sorte, dont l’une des plus connues est celle de la grotte des Trois-Frères en Ariège, peinte sur la paroi et montrant une figure humaine affichant une queue touffue et une tête de cerf. Cette peinture a été interprétée comme un chaman dansant ou pratiquant un rite magique peut-être lié à la chasse.

L’Homme-lion de Hohlenstein-Stadel montre, lui, un corps d’homme et une tête de lion des cavernes. Nous ne pouvons savoir s’il s’agissait d’un animal mâle ou femelle car les lions des cavernes, quel que soit leur sexe, n’affichaient pas de crinière.

Lion des cavernes

Malgré l’état de dégradation de l’artefact – néanmoins exceptionnellement bien conservé étant donné son ancienneté –, nous pouvons deviner quel soin l’artiste a porté à sa réalisation par le rendu des petites oreilles délicatement ourlées de l’animal. Même si nous ne pouvons qu’élaborer des hypothèses sur l’usage qui avait été fait de cette statuette, il est probable qu’elle véhiculait une charge symbolique importante aux yeux de son créateur. Se pourrait-il qu’elle incarne une divinité ?

Grotte Chauvet
Lions de la grotte Chauvet

La période culturelle à laquelle appartient cette statuette est l’Aurignacien, identifiée en Europe à partir de 43 000 ans et qui correspond à l’arrivée sur ce territoire des Homo sapiens. C’est notamment à cette période qu’appartient la grotte Chauvet et ses fabuleuses représentations de lions des cavernes auxquels j’ai déjà consacré un article . Les migrants venaient du Proche-Orient et ont apporté avec eux leurs croyances, leurs coutumes, leur mythologie et leur univers symbolique.

Animal évoquant la force, la dignité, la noblesse et le prestige, le lion était peut-être, dès cette époque, considéré comme un animal à part, se tenant au-dessus des autres animaux. L’Homme de cette période, avec sa capacité à conquérir toute la planète et à s’adapter à tous les milieux qu’il rencontrait, s’est peut-être identifié au lion, qui semblait régner en despote sur tous ceux qui l’entouraient et dont il faisait volontiers son casse-croûte. C’est peut-être ce que nous raconte cette statuette. L’homme a pris conscience de son pouvoir sur la nature et de la place à part qu’il tenait dans la « création ».

Le lion des cavernes subsistera à l’état sauvage en Europe jusque dans l’Antiquité. La figure du lion connaîtra une grande postérité et sera l’un des animaux les plus représentés dans l’art tout au long de l’histoire humaine. Qu’il suffise de penser à la Porte des Lionnes de Mycènes (Grèce), aux lions en carreaux de céramique de la porte d’Ishtar à Babylone (Mésopotamie – actuel Irak) ou à la dangereuse déesse Sekhmet des Egyptiens. Certains pensent même que le Sphinx de Gizeh présentait à l’origine une tête de lion. Le lion s’affiche comme le Gardien, le protecteur, image tutélaire qui nous vient du fond des âges, chargée d’une puissance mystérieuse.

Entre crainte et fascination, L’Homme-lion de Hohlenstein-Stadel se situe ainsi à l’orée d’une longue histoire liant l’homme et le fauve.

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