Chaman
Préhistoire

Racines spirituelles : à l’aube des religions

En ce début de troisième millénaire, pléthore de cultes se partagent l’âme humaine. Outre les trois grandes religions monothéistes qui occupent souvent le devant de la scène médiatique, de nombreuses croyances, plus discrètes et moins répandues, sont les témoins actuels d’anciens cultes remontant à la nuit des temps. Quels sont ces cultes primordiaux ayant donné naissance à ceux que l’on côtoie aujourd’hui ? Dans quel terreau fertile les spiritualités actuelles plongent-elles leurs racines ?

Nous ne pouvons savoir exactement à quel moment de l’évolution psychique des hominidés le sentiment d’une force plus grande que la nature, d’un au-delà, a vu le jour, car il n’a subsisté aucune trace matérielle de ce moment charnière. Ce que nous savons, en revanche, c’est que la pensée métaphysique, pour exister, a pour pré-requis la conscience. Or les scientifiques estiment que celle-ci n’est possible que lorsque le cerveau atteint la capacité crânienne de 1 200 cm3.

Lobe frontal, lobe temporal, aire de Wernicke ; je ne suis ni neurochirurgien, ni Rembrandt, alors je ne vous ferai pas une leçon d’anatomie. Qu’il nous suffise de savoir que chaque partie du cerveau a sa fonction et que toutes sont interconnectées. Nos sens reçoivent des informations de notre environnement, lesquelles sont envoyées au cerveau qui traite les données et nous renvoie le mode d’emploi de l’attitude à avoir face à telle ou telle situation. Par exemple, si votre maison prend feu, votre cerveau ne vous dira pas : « sors les merguez du frigo, on va se faire un barbecue ! », mais « danger, appelle les secours ! ».

Pour qu’il y ait conscience, il faut que les perceptions sensorielles soient analysées par notre cerveau pour en ressortir en tant que concepts. La conscience nous fait nous rendre compte qu’il y a un monde en dehors de nous et que nous-mêmes sommes un acteur de ce monde. Pour prendre un autre exemple, votre chat placé devant un oiseau au plumage multicolore n’aura que deux réactions possibles : soit il le tuera (par faim ou par plaisir, le fourbe !), soit il ne le tuera pas (parce qu’il n’a pas faim ou est occupé à ronfler sur votre canapé, c’est du vécu). Devant le même oiseau, notre cerveau humain peut avoir une multitude de réactions différentes : le ravissement, la peur, l’envie de voler comme lui, etc., tous concepts qui sont étrangers à un chat car ils mettent en scène des émotions que son cerveau n’est pas capable de lui faire éprouver, celui-ci étant dépourvu de certaines aires ou celles-ci n’étant pas suffisamment développées pour qu’il soit capable d’abstraction.

A quel moment de l’histoire évolutive de l’Humanité notre cerveau a-t-il été suffisamment gros pour arriver à la conscience, à l’abstraction et, par là, aux concepts métaphysiques ? Il semblerait que ce soit Homo heidelbergensis, le premier, qui a fait la preuve de ses capacités neuronales induisant une possibilité de pensée religieuse. Les Hominidés plus anciens, comme l’Australopithèque, le Paranthrope ou même Homo habilis, ne faisaient probablement que vivre l’instant, n’envisageant ni passé, ni futur.

Homo heidelbergensis a vécu au Paléolithique inférieur, il y a 700 000 à 300 000 ans. Il n’est pas notre ancêtre mais celui de Néandertal. Sur le site de la Sima de los Huesos, en Espagne, près de Burgos, Homo heidelbergensis a rassemblé certains de ses congénères morts au fond d’un gouffre naturel, les protégeant ainsi des prédateurs. A leurs côtés, il avait déposé un biface en quartzite, seul objet découvert à cet endroit. Ce qui est révélateur, c’est que cet outil avait été taillé de manière à faire ressortir une veine de couleur rouge-brun de la matrice, ce qui en faisait sans doute un objet spécial aux yeux de l’artisan, un objet votif digne d’accompagner les êtres chers dans leur cheminement dans l’au-delà. Si ce site archéologique est correctement interprété, cela ferait remonter l’émergence de la pensée métaphysique à environ 500 000 ans et à un individu qui n’est pas sur la lignée évolutive de notre propre espèce, Homo sapiens, même si une infime partie de son génome est passée en nous via Néandertal avec lequel Homo sapiens a cohabité en Europe pendant quelques millénaires et s’est reproduit.

Des croyances d’Homo heidelbergensis et des rituels qui leur étaient éventuellement associés, nous ne savons rien. Ce que nous pouvons supposer en revanche, c’est qu’il avait suffisamment pris conscience de la vie et de la mort pour préserver ainsi ses congénères des animaux sauvages jusque dans le trépas. Cela nous montre que des rapports sociaux évolués étaient déjà en place à cette période reculée. Homo heidelbergensis était capable d’analyser finement son environnement et sa propre réalité. L’accumulation des corps de ses congénères implique une communication inter-personnelle afin de transmettre des messages complexes. Dans ce contexte, la pensée métaphysique, découlant de la pensée abstraite, constituerait un mécanisme élaboré pour assurer la cohésion du groupe à partir de l’invention d’un au-delà qui n’existait que dans le cerveau de son concepteur initial. Celui-ci a suffisamment convaincu ses compagnons de la vérité de sa pensée métaphysique créée pour qu’on assiste à la naissance du fait religieux, ce que nous ne pouvons entrevoir que de manière diffuse par-delà les brumes du temps.

C’est au Paléolithique moyen (300 000 à 40 000 ans) qu’apparaissent les premières sépultures individuelles, qui sont le fait à la fois des Néandertaliens et des Hommes modernes. L’étude des gestes funéraires a montré l’existence de croyances, peut-être liées à des mythes des origines, à des cosmogonies pour expliquer la place des Hommes au sein de leur environnement. De véritables petits « cimetières » apparaissent alors. Dans la grotte de Mugharet es-Skhul, en Israël, dix sépultures ont été mises au jour. Elles datent de 120 000 ans et ont livré sept adultes et trois enfants.

A Qafzeh, toujours en Israël, un enfant de 12-13 ans a été enterré il y a 92 000 ans, un morceau de bois de daim dans chaque paume, attestant sinon d’un sentiment religieux, du moins de la valeur en tant qu’offrande du bois de cervidé. Ces tombes sont le fait des Hommes modernes.

Les Néandertaliens aussi enterraient leurs morts. Loin de l’image d’Epinal d’homme des cavernes brutal et rustre véhiculée pendant des décennies par les scientifiques et relayée par un public complaisant appartenant à une espèce prompte à se penser supérieure à toute autre, Néandertal était tout aussi capable d’abstraction et de pensée métaphysique que nous. 34 sépultures de Néandertaliens sont actuellement connues, ce qui est beaucoup au regard de l’immensité du territoire qu’ils occupaient en Europe et de la destruction par le temps de la plupart des tombes. Parmi elles, les inhumations de quatre nourrissons et même celle d’un fœtus. Les Néandertaliens ont enterré leurs morts sur tout leur territoire d’occupation et pendant une durée allant de 120 000 à 30 000 ans, ce qui suggère des pratiques cultuelles fortement enracinées.

L’Homme de Néandertal semble avoir développé des relations symboliques avec certains animaux. Ainsi, en Europe, plusieurs sépultures se trouvaient à l’intérieur des grottes où venait hiberner l’ours des cavernes. Pendant longtemps, on a cru que Néandertal chassait cet animal dont on avait découvert les ossements en quantité dans ces mêmes grottes. Des recherches plus récentes ont démontré que les ossements s’étaient accumulés d’eux-mêmes à cet endroit, résultant de la mort de certains ours pendant leur hibernation. Néandertal avait peut-être plutôt déposé ses propres morts dans des lieux (les grottes) qu’il considérait comme sacrés du fait de leur fréquentation par l’ours des cavernes auquel il semblait accorder un statut particulier au sein du gibier puisqu’il s’est abstenu de le chasser pendant des dizaines de millénaires. Ce n’est qu’à partir d’environ 40 000 ans que Néandertal chassera cet animal comme n’importe quel autre.

Les animaux occupaient une place à part dans la vie des Néandertaliens. Grâce à eux, Néandertal pouvait se nourrir, s’habiller, fabriquer des outils et (assez tardivement dans son histoire) s’orner de parures de dents de carnivores. Certains restes animaux ont été déposés dans des sépultures, aux côtés de leurs propres morts. Faisant office d’offrandes, ils correspondaient peut-être à de la nourriture symbolique pour le voyage dans l’au-delà ou à des trophées de chasse.

Les Néandertaliens entretenaient une vision du monde animal différente de celle des premiers Hommes modernes : la meilleure preuve en est la modification de leur comportement vis-à-vis de l’ours des cavernes qu’ils ont commencé à chasser il y a 40 000 ans, date de l’arrivée des Hommes modernes en Europe et de leurs premières interactions avec Néandertal, modifiant des valeurs symboliques et un univers cultuel vieux de dizaines de milliers d’années. Nous ne saurons jamais exactement en quoi la pensée métaphysique de l’Homme de Néandertal constituait. Elle reposait peut-être sur les concepts de magie de la chasse, de totémisme animal au sein du clan. Rien ne vient prouver cette hypothèse, mais rien ne l’invalide non plus.

Boshimans de Namibie

Le mode de vie et de pensée des Hommes modernes vivant au Paléolithique supérieur (40 000 à 10 000 ans) est souvent étudié à travers le prisme des peuples chasseurs-cueilleurs existant de nos jours. Or il s’est écoulé environ 12 000 ans depuis la fin du Paléolithique. Ce serait dénier la capacité de ces peuples contemporains à avoir évolué depuis tant de millénaires (un reliquat inconscient de la pensée raciste des scientifiques du XIXe siècle?). Il faut se garder, à mon avis, de faire des rapprochements trop rapides. Nous ne pourrons jamais nous faire une véritable idée de la manière dont nos lointains ancêtres appréhendaient le monde. Même si les peuples du Paléolithique supérieur nous ont légué de nombreux témoignages de leur existence, nous ne pouvons que les interpréter à l’aune de notre propre bagage culturel fort éloigné du leur, tout autant que l’est celui des Boshimans du Kalahari.

Quoi qu’il en soit, il est certain que cette période nous a laissé nombre de preuves de l’existence d’une pensée métaphysique, même si de multiples manières de l’interpréter sont possibles. Les sépultures, plus nombreuses qu’à la période précédente, livrent des corps ornés d’ocre et du mobilier funéraire, notamment des œuvres d’art, qui différenciaient peut-être socialement les personnes inhumées.

Grotte Chauvet

Certains veulent voir dans les peintures, gravures et sculptures réalisées dans les grottes ornées la transcription visuelle de mythes. Rien n’est moins sûr et cela n’est peut-être qu’une vision moderne biaisée par notre culture (et même culte) de l’image. Il est séduisant de voir dans les représentations d’animaux de Chauvet ou de Lascaux les témoins d’une culture spirituelle élevée et insaisissable. Mais rien ne nous dit qu’il ne s’agit pas simplement de scènes de chasse ou autres fac-similés de simples observations quotidiennes sans visée mythologique, si ce n’est l’extrême soin apporté au rendu naturaliste des animaux, notamment dans la grotte Chauvet dont j’ai déjà parlé ici.

Il n’en reste pas moins qu’il se déroulait peut-être dans ces grottes ornées des rituels qu’à défaut de les appréhender exactement nous nommons « chamaniques ». Le chamanisme se base sur la perméabilité des mondes réel et surnaturel, l’un et l’autre pouvant s’interpénétrer par le biais du chaman, personnage aux perceptions sensorielles très développées. Souvent, celui-ci revêt une dépouille d’animal, devenant symboliquement celui-ci afin de mieux entrer en contact avec les forces invisibles qui entourent les Humains et baignent leur monde d’une aura omniprésente et permanente. Il est l’ancêtre du prêtre et de la prière qui intercèdent pour l’Humanité auprès d’une force supérieure afin de garantir la paix, la sécurité et l’abondance parmi ses congénères.

Homme-lion d’Hohlenstein

Nous connaissons plusieurs exemples de thérianthropie dans les représentations que nous ont laissé les Hommes du Paléolithique supérieur, le plus ancien étant l’Homme-lion d’Hohlenstein-Stadel (Allemagne) datant d’environ 40 000 ans.

A la charnière entre le Paléolithique et le Néolithique apparaît une révolution plus importante que l’agriculture, celle des mentalités. L’Homme cesse de se penser comme une espèce immergée dans la nature, composante animale d’un écosystème global. Désormais, il se pense à part, supérieur aux autres espèces, destiné à soumettre à sa volonté cette nature aux aléas dévastateurs, allant jusqu’à inventer un système architectural qui mettra en scène sa toute puissance : le temple, lieu de transcendance des forces surnaturelles et de contrôle par l’Homme de leur message dans un système désormais codifié. Aujourd’hui, les églises, synagogues et autres mosquées remplissent ce même rôle.

Le plus ancien de ces temples est celui de Göbekli Tepe auquel j’ai consacré mon dernier article. Les piliers couverts de représentations d’animaux nous racontent manifestement une histoire. Quelle est-elle ? La découverte de ce site est encore trop récente (1994) pour se risquer à une quelconque interprétation. Nous ne pouvons que constater que la plupart des animaux représentés sont à rattacher à des espèces dangereuses pour l’Homme : serpents, scorpions, sangliers, lions, vautours, etc. Faut-il y voir une preuve de la « mise à part » de l’espèce humaine du reste du monde animal, une réflexion sur la nature sauvage en opposition avec les débuts de la domestication entrepris par l’Homme ? La question reste posée.

Quoi qu’il en soit, c’est ainsi qu’à travers les millénaires qui suivront, l’Homme restera séparé de la Nature, de cette Terre-Mère qui lui a donné naissance et dont il a pris le contrôle, manifestant sa puissance par ses constructions orgueilleuses : pyramides et autres complexes mégalithiques jalonneront sa route jusqu’aux cathédrales du Moyen Age, symboles d’un pacte de coopération entre le Divin et l’Homme pour mieux dominer la Nature, jusqu’à ce que cette domination rencontre ses propres limites et que la Nature nous rappelle à l’ordre, comme un maître tirerait sur la laisse de son chien pour l’arrêter brusquement dans sa course folle vers l’avant. La conscience est un don de la Nature. Ayons la sagesse de ne pas l’utiliser contre Elle.

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